mardi 30 septembre 2014

Les Bescherelosaures

Mon ami Antiblues épingle de temps à autre les Bescherelosaures.
Ciel, mais qu'est-ce?  (et non pas mes caisses) m'objecterez-vous, étreints par l'angoisse subite de ne plus vous sentir à la page, concernant les néologismes fleurissant dans la blogosphère et dans le monde réel en même temps...
Eh bien, laissez-moi vous apprendre qu'il s'agit d'une espèce de gens très étranges qui s'attachent à des règles surannées et tordues, elles-mêmes regroupées sous le beau vocable général et synthétique d'orthographe d'usage. Ils doivent leur nom au Bescherelle, sorte de bible exhaustive et indigeste où se concentrent toutes ces règles en une inextricable jungle d'exemples et d'exceptions, dans laquelle Tarzan ne retrouverait ni Jane ni Cheetah.
Il me faut préciser que ces faquins, ne se contentant point de passer leurs journées à traquer les fautes en tous lieux et par tous les temps,  nourrissent pour le langage fleuri du XVII° siècle une  inclination tout à fait exagérée qui les porte à mépriser les expressions pourtant belles et très compréhensibles que nos contemporains ont érigées en mode de communication.  
Ainsi en va-t-il de ces deux jouvencelles, qui nous bâillent ici, dans un langage poussiéreux et obsolète des plus déplorables, une de leur tribulation abasourdie au royaume d'Ile de France. 
La scène, insoutenable,  se passe dans une taverne. 
Ô vous, adeptes prosélytes des sms, textos et autres réseaux sociaux, où le bon goût le dispute souvent au raffinement, peut-être éprouverez-vous l'envie de passer votre chemin sans demander votre reste, même si les sous-titres viennent heureusement adoucir un tantinet votre épreuve, en rendant ce dialogue accessible à un boloss du XXI° siècle.
 Mais je gage que les mots de ces deux ridicules Précieuses, prononcés comme cela,  tout de go et avec une outrecuidance dépassant les limites du supportable,  risquent de blesser beaucoup d' oreilles peu accoutumées à de tels excès de langage.
Je vous aurai prévenus: les Bescherelosaures, quand ça s'y met, c'est carrément trash !


***



dimanche 28 septembre 2014

Fin de journée





Ce soir-là, j’ai traversé la cour. Le soleil de fin septembre éclairait d’une lumière poudrée les cheveux en broussaille des derniers élèves de la journée. Ceux que l’on vient chercher tard et qui ont toujours peur qu’on les oublie. Leurs petites culottes courtes flottaient sur leurs genoux cagneux, et leurs incisives avançaient en ordre un peu dispersé…
J’ai regardé ces petits poulbots courir après leur balle en mousse un peu élimée. Ils portaient au front toute l’innocence et l’espoir du monde.
J’ai pensé à ces sublimes photos de bébés en trois dimensions, dans la douce transparence du ventre de leur mère. J’ai pensé aux perce-neige, aux lionceaux qui jouent maladroits avec leurs frères, aux bourgeons des saules aux lueurs des aurores printanières.
Un immense soupir de bonheur m’a secouée comme un frisson. J’ai fermé les yeux. Maman s’est approchée de moi avec un gros morceau de clafoutis aux cerises. Elle a arrangé mes tresses en les nouant de rubans turquoise et mauves. J’ai sauté à la corde. Une corde qui avait la soie du temps qui passe sans abîmer les choses. Un lien puissant qui me tient vivante et joyeuse.
J’ai rouvert les yeux. J’ai franchi le portail de l’école en faisant un petit signe aux élèves. « Au revoir, maîtresse ! » ils m’ont crié en agitant leurs mains noires de poussière.
De loin, l’école brillait, comme une orange au soleil couchant. J’ai pensé que ce métier était vraiment ma fontaine de jouvence. J’ai souri.


Sunshine on My Shoulders by Dan Gibson's Solitudes on Grooveshark
Pour le défi du samedi.

vendredi 26 septembre 2014

Concerto en rouge et or majeur

Photo Alter et Ego


Moi qui suis en pleine santé, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Et d'ailleurs, je ne me plains pas. Je constate simplement  qu'avec les saisons reviennent quelques petits tourments bénins qui me rappellent combien je suis vivante...(n'appelons pas cela des maux, pas de quoi consulter).  

L'hiver, j'ai froid. Tiens, comme c'est original ! me direz vous. C'est que vous ne comprenez pas ce froid-là, un froid tout intérieur, comme de regarder une tombe. Un froid de roman du XIX° siècle. Un froid de gueux. Que je soigne dans l'euphorie à grand coups de pulls en mohair, de mitaines, d'écharpes, de feux de bois, de chocolats fumants et de châtaignes rôties, rien n'est trop chaud pour lutter contre ce froid-là. Les bras morts de l'hiver  me glacent, je n'y peux rien, cette incontournable léthargie de la nature me givre, me gerce, me transperce, me grelotte.  Je crois que j'ai trop mangé de neige, enfant, au pied du Pain de Sucre* et du Chapeau de Gendarme*...Sans parler de mon petit blues saisonnier dû au crucial manque de lumière.

Au printemps et en fin d'été, mes yeux pleurent. Sans permission. Les pollens et l'ambroisie me font ressembler à un lapin myxomatosé. Ah ! elle est chouette, Célestine, à user des montagnes de mouchoirs à essayer d'étancher ces larmes incongrues, ce nez qui ruisselle en cascade, ce rhume de juin qui s'épand et se répand. Et ne parlons pas de la toux sèche qui chatouille et grattouille dès que j'essaie de m'endormir. Mais comme je veux vivre intensément tout ce qui m'arrive, même mes petites contrariétés, je me refuse avec obstination  à ingurgiter des anti-machins qui m'endorment. 
Et je pleure en silence en écoutant Gerschwin.

L'été, mon coeur s'emballe. Il saute désordonnément comme un cabri dans ma poitrine. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, quelque chose dans l'air, une transparence, une promesse de bonheur, la vibration des  insectes, la chaleur écrasante des corps. Ou tout simplement la danse de mes hormones sous l'effet du soleil...Toujours est-il que je me remets à tachycarder. J'explose en étincelles. Je crépite, je vibrionne. C'est chaud, c'est doux, c'est bon. J'exulte...

En automne... En automne, rien. Météo du corps au beau fixe. Je peux me concentrer sur la contemplation muette d'une des plus grandes merveilles de la nature.
Ah, l'automne...La saison  qui allume les arbres, qui repeint le monde de ses tubes de couleurs chaudes. Quelle splendeur !  Même si ça fait poncif ou vieille rengaine à la Joe Dassin..."On ira, où tu voudras quand tu voudras...ba ba ba ba ba ba ba..."
Attention Mesdames et messieurs le grand spectacle va commencer...N'en perdez pas une miette, c'est fondant et confondant. Une saison où la moindre branche, la moindre brindille oscillent au rythme d'un concerto de Bach.
 Un concerto en rouge et or majeur.



Violin Concerto No. 1 in A Minor (I. Allegro) by Bach on Grooveshark

*Le chapeau de Gendarme et le Pain de Sucre, les deux montagnes de ma prime enfance à Barcelonnette...