dimanche 21 mai 2017

L'envers du décor



Parmi vous, mes chers lecteurs qui suivez assidûment mon feuilleton judiciaire, je voudrais en rassurer certains, qui m'ont semblé inquiets (et même effrayés) à l'idée d'être un jour tiré au sort : être juré, c'est difficile, mais ce n'est quand même pas le bagne ! 
Certes, l'ambiance dans le jury dépend évidemment des jurés eux-mêmes, mais aussi, et je dirais même surtout,  du Président de session. C'est lui qui nous accueille, qui nous met à l'aise, qui nous explique comment les choses vont se passer et qui répond à nos questions lors de ce que l'on appelle la « révision de la liste ». 
Dans le film « l'Hermine », un film au demeurant fort bien fait, Lucchini campe un président assez sombre, inflexible, et les jurés ne semblent pas très à l'aise.
« Mon » président, lui,  était vraiment très humain, jovial, à l'écoute, avec juste ce petit zeste d'humour noir à la Desproges que j'adore.
Imaginez:  il nous confie que c'est sa cent-cinquantième session d'assises, autant dire que l'on n'a pas affaire au perdreau de l'année. Et c'est sans doute en se forgeant une carapace de dérision, de second degré et de légèreté que l'on réussit à faire un tel métier sans se laisser impressionner.
J'apprends qu'il y a des blagues de magistrats, comme il y en a chez les carabins ou les profs...Mais n'est-ce pas dans toutes les professions, en somme, que l'on a besoin de décompresser entre deux séances...Il croit à la vertu du rire comme anti-stress, là il marque un point, moi qui craignais que ce ne soit sinistre.
Cela n'empêche nullement que la solennité redevienne la règle dès que la sonnette retentit pour annoncer  « La Cour ! » Et les gendarmes veillent à ce que tout le monde se lève.

Dans ce petit théâtre qu'est la salle d'audience, chacun a son costume, les avocats et leur célèbre robe noire, se distinguent des huissiers et des greffiers, seconds couteaux voués aux basses besognes, par le fait qu'ils arborent l'épitoge, une sorte d'écharpe cousue sur l'épaule gauche.
Pour les couleurs, je me perds un peu. La simarre bordée d'hermine semble être réservée à certains hauts magistrats. Il semblerait que le noir soit moins coté que le rouge. Chacun a une place précise, un ordre de prise de parole, et le cérémonial est immuable. Cela impressionne évidemment tous les acteurs occasionnels (jurés, témoins, plaignants et accusés) le fossé entre les professionnels et le commun des mortel est palpable. Les effets de manche ne sont pas une légende.
Dans ce contexte où le moindre mot est pesé, réfléchi, calculé, les interventions de l'accusé tombent souvent comme un cheveu sur la soupe. Je ressens un malaise devant l'immense pauvreté de langage de certains. Elle est là, la faille première dont nous parlions dans le précédent billet.

Quoiqu'il en soit, le spectacle de la comédie humaine en 3D et direct live est fascinant.
Et souvent amusant, ce qui contrebalance la gravité des faits évoqués.

A la pause, nous faisons connaissance entre jurés, dans une salle des délibérés enfin démythifiée.  Ce saint des saints que j'étais si curieuse de découvrir m'a rappelé une bonne vieille salle des profs, avec une table centrale, et tout un tas d'objets périphériques censés rendre l'endroit accueillant: fontaine à eau, cafetière, petits biscuits, réfrigérateur...
Et comme le hasard du tirage au sort, parfaitement injuste, choisit souvent les mêmes (au point que certains l'ont été quatre fois quand d'autres ne l'ont jamais été) nous finissons par former une équipe soudée...Des amitiés se nouent. Des coordonnées s'échangent, c'est la magie des groupes humains. Et l'on sait déjà que quelque chose va nous manquer, une fois la session terminée.




(à suivre)

vendredi 19 mai 2017

Chemins de vie





L'une a jeté son bébé dans un ravin gelé en plein hiver, l'autre a étranglé et égorgé une femme seule dans sa maison, le troisième a violé la jeune fille qui venait de tomber amoureuse de lui. Ce ne sont que  quelques exemples des affaires auxquelles j'ai été confrontée en tant que jurée.

Entrer dans un tribunal d'assises, c'est plonger, d'un coup, au coeur de l'humain dans ce qu'il a de plus sombre, de plus sinistre et abominable.  L'air est empli de tout ce qui nous constitue, les contradictions, les failles, les passions, les faiblesses. Ça sent la sueur, le sang, le sperme. Ça sent la rancoeur, la souffrance, et en même temps l'espoir. Parfois l'agacement. Souvent la colère mais aussi la bienveillance.
Rien n'est épargné, ni omis, tout est passé au crible, et l'accusé comme la victime se retrouvent sous les feux croisés des questions et des expertises qui dépouillent la moindre parcelle de leur vie privée, de leurs relations, jusqu'à leur intimité la plus secrète. 

Un procès est un grand strip-tease, un déballage, indécent et nécessaire, de douleurs et de turpitudes.

Au terme de ces semaines épuisantes et pourtant fascinantes aussi, une question me brûle le coeur et les lèvres, celle des chemins de vie
Quels aléas, quels choix ou non-choix amènent un homme, ou une femme, dans le box des accusés, quelle somme de hasards et de nécessités ont influé sur le cours de leur planète, ont dévié leur trajectoire jusqu'à en faire des criminels ? 
Bien sûr, la violence familiale, la misère morale et sociale, l'abandon, la solitude, la perte de repères, sont très souvent présents dans le tableau initial. Mais ils n'expliquent, ni n'excusent pas tout. 
Qu'est-ce qui fait que l'on plonge ou pas dans la délinquance ? Quel petit grain de sable imperceptible fait franchir l'incertaine, mouvante et fugace frontière du bien et du mal en déclenchant le passage à l'acte ? 
Ou au contraire, quelle main tendue, quel service rendu, quelle compassion ont empêché à un moment donné le désespoir et la déconnexion à son humanité intérieure ? 

Peut-être avons-nous sauvé quelqu'un du pire, sans le savoir, en lui souriant simplement, dans la rue, un matin ? Qui sait ?
Comment un bébé rose et innocent devient-il tueur en série ou au contraire prix Nobel de la Paix ? Eternelle controverse de l'inné et de l'acquis...

J'ai eu le temps de regarder longuement ces êtres humains aux prises avec leurs démons, derrière la paroi de verre, le regard lointain, la tête baissée dans un silence autistique, ou au contraire agités d'une logorrhée étourdissante pour tenter de démontrer leur innocence même devant des preuves accablantes.

Alors, fatum ? Liberté ? Hasard ? Choix ? Destin ?
Croire en l' Homme et en son génie, ou le vouer aux gémonies ?

Je gardais consciencieusement, durant les débats, le visage neutre de la jurée qui ne doit pas exprimer ses émotions. Mais au fond de moi, des torrents de questionnements m'ont envahie à chaque instant.
Un paquet de sentiments paradoxaux. De la nausée à la pitié, en passant par l'effarement, la prudence ou l'indignation...

Pas facile, monsieur le Président, pas facile.
(à suivre)

jeudi 11 mai 2017

Il m'arrivait d'être Lola

« Presque nue et non nue
A travers une nue
De dentelles montrant
Ta chair où va courant
Ma bouche délirante »

Paul Verlaine










C'était au temps de ces tempêtes sombres, zébrées d'éclairs aveuglants, que l'on appelle l'adolescence.
Après le déjeuner il m'arrivait de descendre m'allonger sur le gazon moussu pour un moment de sieste, entre deux cours d'anthropologie sociale et de physique des fluides. Les rayons du soleil suivaient les courbes hardies de la colline pour saillir soudain entre les arbres dont ils embrasaient les frondaisons. L'herbe chatouillait mes jambes. C'était un temps fortement déraisonnable. Je lisais Aragon avec fièvre.
Mais seulement quelques pages lues, et dans la moite langueur postprandiale d'un juin triomphant, je me sentais glisser suavement dans une rêverie mi-close, où l'image troublante et défendue de mon professeur de psychologie venait s'intercaler soudain entre mon livre et moi.
Une étrange sensation s'emparait de mon jeune corps vrombissant comme un insecte ailé, cependant que la chaleur empourprait mes joues et mon ventre.
Je regardais ses cheveux moirés aux reflets d'anthracite, son beau corps mince et ses bras et ses mains et sa nuque où mes doigts rêvaient de jouer comme d'une harpe, en détachant chaque phalange pour une mélodie impérieuse qui semblait envahir l'espace. Tout l'espace jusqu'à effacer et les arbres, et le ciel. Seul restait celui de son regard impénétrable.
Il se penchait vers moi et immisçait ses lèvres dans les miennes, faisant couler l'or et l'encens et les rubis jusqu'aux caches secrètes de mes profondeurs. Je haletais. Le vent agitait les feuilles dans ce murmure salé des débuts d'été, à l'heure brûlante où tout se tait, jusqu'aux fontaines. L'air crissant dans ce silence comme un effleurement d'ongle sur de la soie. 
Sous le souffle ému de sa bouche s'érigeait le duvet de ma peau et ses doigts se promenaient sur moi comme ceux d'un lecteur en braille découvrant un poème érotique de Verlaine. 
Mon corps devenu guitare,  il était Louis, il était Paul,  il sentait l'ambre, j'étais Lola. Il était forêt, dunes, rivières, et moi exploratrice ardente et impudique. Lui âpre, immense et attentionné, déversant son essence en gouttes chaudes et puissantes.
Et là, dans la fournaise des désirs mêlés au zénith du thermomètre, le corps pas sage, en étendard vibrant sous mon corsage de lin, je soupirais sans bruit, l'âme envolée.




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Pour les Impromptus, aimer l'amour et l'écrire.
Pour les jeudis poésie d'Asphodèle.











Je dédie ce texte à ma chère Asphodèle, qui traverse des moments difficiles.

Crédits:
Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Aragon
Poèmes Erotiques, Verlaine.
Musique: C'est le printemps, Stacey Kent