lundi 15 janvier 2018

Crème d'empathe





« Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »
Baruch Spinoza











Dans une classe de cours élémentaire, sur la une, ce soir, de charmantes petites têtes blondes (douce litote victorhugoesque ) apprenaient avec de grands yeux émerveillés ce très beau et très mystérieux concept qu'est l'Empathie. Il faut dire que dans toutes les cours de récréation de France et de Navarre, le mot est encore peu usité, voire inconnu et manque sérieusement d'applications pratiques. 
Ils essayaient donc, sous la tendre férule de leur institutrice et le regard attentif d'une demi douzaine d'adultes très sérieux,  à grand renfort de matériel didactique fort bien adapté, c'est à dire de jolies étiquettes multicolores collées dans des tableaux, d'identifier l'émotion qu'ils étaient en train d'éprouver. Ils tentaient de se comprendre sans se juger. Vaste programme.
Ce reportage mettait en relief une expérience formidable qui, aux dires des acteurs en présence, professeurs éminents et journalistes émérites, était novatrice.
Je me suis dit, dans ma Ford intérieure : « Novatrice ? mon cul ! ». (Je ne manque jamais de rendre un hommage discret et néanmoins appuyé à l'idole littéraire de ma jeunesse qui enjoliva mes mercredis de sa gouaille goguenarde,  à égalité avec Fantômette et Fifi Brindacier.)
Je me suis dit que je ne les avais pas attendus pour pratiquer l'empathie avec mes élèves. Peut-être parce que je suis moi-même relativement douée d'empathie, il me faut bien le reconnaître, bien que cela heurte ma modestie naturelle.
Mais surtout parce que j'ai la certitude affermie chaque jour davantage que c'est la seule façon de faire évoluer quelque société humaine que ce soit. Si tant est que ce soit encore possible, rajouterai-je dans mes moments de cafard sidéral et de profond désespoir quant à l'avenir de notre engeance...Ces jours de blues fourchu où je me dis que de rêver à un mieux, c'est définitivement aussi mort que de ravoir à la machine une tache de sauce tomate de la marque Barilla sur un pull en mohair blanc. (Ne cherchez pas, j'ai essayé, c'est mort...)
« Apprendre dès l'enfance l'acceptation et la gestion de ses propres émotions et ressentis. 
 Dans le but de développer l'entraide, la solidarité, la compréhension de l'autre, la complémentarité plutôt que la compétition... » Ça fait rêver, c'est utopique, et pourtant qu'est-ce qu'on risquerait à essayer ?
Que le monde aille un tout petit peu moins mal ? 
Bon, enfin, le moins que l'on puisse dire avant de clore cette chronique à la crème d'empathe, c'est que ce n'est pas gagné, tout ça...
L'autre jour, je vous le donne en mille, Emile, devant le portail de l'école, j'entendis à mon corps défendant, un père aimant et plein de cette bonhomie pataude et paternelle qui tirent des larmes à la ménagère de moins de cinquante ans, quand son mari revient des courses en disant, j'ai emmené Lulu au PMU, et j'ai oublié les couches. J'entendis ce père donc, susurrer ce sage conseil à son rejeton engoncé dans son anorak Napapijri en solde : 
« Bon, et si y'en a un qui t'emmerde, tu le défonces, t'as compris ? »
Je me suis dit : « Lui, ce serait plutôt un empathe à tartes... » 






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mercredi 10 janvier 2018

Colombine








En réécoutant le récit des amours tumultueuses de Michel Berger et de Véronique Sanson, je n'ai pu m'empêcher de tisser un parallèle audacieux avec le triangle amoureux de la Commedia dell' Arte. 
Michel, Pierrot rêveur au visage lunaire, poète sombre et doux, blessé par les ombres de son passé. Pour le comprendre, il faudrait savoir qui il est...
Pierrot abandonné par une Colombine-Véronique, courant se jeter dans les bras d'un Stephen Still rutilant,  magnétique dans son apparence d'Arlequin moderne...

Arlequin ou Pierrot ? 
Colombine hésite, assise sur un caillou entre deux routes poudrées de doutes. Il n'y a qu'elle pour savoir que c'est un déchirement, un choix cornélien. Enfin, elle, et toutes les Colombine du monde qui se sont trouvées un jour dans cette situation...
Elle sent cette force l'attirer irrésistiblement vers le soleil de l'Ailleurs, et elle sent une autre force qui la retient ici, peut-être un peu moins impérieuse...
Mais ils croient quoi, tous ? Ceux qui jugent,  ceux qui critiquent,  que c'est facile ? Elle n'a pas beaucoup de temps pour se décider. Elle sait qu'elle va faire du mal en partant comme en restant. N'en déplaise à Verlaine, elle n'est pas cette « frêle enfant méchante aux yeux pervers qui conduit un troupeau de dupes, la rose au chapeau ». Elle n'est qu'une femme écartelée par ses sentiments, prise dans le « fatidique cours des astres ». Sa vie est devant elle, mystérieuse et insolente comme l'aventure. Ou douce et plane comme un jardin.
Alors elle choisit l'aventure. 
Elle écoute son coeur. Ou son corps, en l'occurrence. La sulfureuse attirance d'une vie qu'elle pressent ample et vertigineuse. Elle préfère les remords aux regrets. Elle se lance.

Des regrets, elle en aura, bien sûr. Et très tôt après le feu de paille. La passion l'a dévastée. A tout brûlé sur son passage.
Et elle chante dans le port de Vancouver, sur des souvenirs amers...
Qu'y a-t-il sous les masques, lorsqu'ils tombent ? 
Et quel jeu vaut une chandelle morte, quand on y réfléchit ? Le costume clinquant d'Arlequin cachait les fêlures d'un rocker violent et veule, alors que Pierrot dissimulait sans doute le soleil sous son masque de lune pâle.  
Mais la vie, au clair de la terre, ne nous dit jamais rien à l'avance.





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Verlaine: Colombine
 « Fêtes Galantes »
chantée par Georges Brassens
Michel Berger : Pour me comprendre
Veronique Sanson : Vancouver
Musique: Tout feu tout flamme, instrumental générique

samedi 6 janvier 2018

Aminata

Photo Yves Regaldi




Quand Lucia me fit rencontrer Aminata, la petite Burkinabée qu’elle hébergeait pour un temps, en attendant que celle-ci puisse se faire opérer du cœur, c’est le soleil d’Afrique qui pénétra à flot par les écoutilles de la maison. Quelle expérience prodigieuse !
 Ses grands yeux noirs, profonds comme des lacs, observaient le monde avec ébahissement. Elle allait comme de miracle en miracle. Dans la salle de bains, ses petites mains d’ébène couraient sur le carrelage rose, effleuraient les flacons, les fioles, les serviettes bouclées... La baignoire et les lavabos ne laissaient pas de l’étonner. Par quelle magie l’eau, si précieuse, si rare, pouvait-elle jaillir ainsi en gerbe ni trop chaude ni trop froide, simplement en tournant ces boutons d’opale argentée ?
Alors que dans son village, le seul puits enchâssé dans la poussière grise n’offre qu’un peu d'eau boueuse où bêtes et gens s’abreuvent et se lavent ensemble.
 Il lui semblait décrocher la lune à chaque tour de robinet.
Dans la chambre elle toucha à tout, les livres, les rideaux légers comme un souffle, le lit moelleux. Elle tourna la clé d’un tiroir de la commode pour y découvrir les frivolités de satin et de soie.
Elle tomba en arrêt de longues minutes, grave comme une papesse, devant le portrait d’Arthur Rimbaud accroché dans l’entrée…elle qui ne disposait que d’un seul livre usé, comme tout bagage culturel, et le souvenir de choses affreuses qu'une petite fille ne devrait jamais vivre.
Au parc où nous l’emmenâmes en promenade, les occasions d’émerveillement fusèrent. Les poneys tirant leurs petites carrioles de bois peint, les tours de manège réglés comme du papier à musique, le marchand de gaufres et de pommes d’amour, luisantes et vermeilles. Et les pelouses, ah ! Les pelouses douces et si vertes… et la gloriette couverte de chèvrefeuille odorant, et le lac aux bernaches et la statue d’albâtre d’Hermès…Tout l’enchanta. Son sourire m’éblouissait.
Au café Anglade, nous prîmes un chocolat chaud, et son ravissement éclata en perles : on eût dit des tintements de grelots dans la montagne. 
Petite Aminata à la peau de velours sombre, par ta joie de vivre tu nous as fait réfléchir. La vie ne t'a pas fait de cadeau, à la misère elle a ajouté cette défaillance cardiaque. Soudain je me suis sentie presque vaguement honteuse de cette chance inouïe que nous possédons de vivre ici, d’avoir accès à tant de belles choses qui nous semblent si naturelles, quand toi, et les tiens, attendez toujours que les nantis occidentaux cessent enfin de se moquer du tiers-monde comme du quart...
Mais certains d’entre nous, comme mon amie Lucia, loin d’attendre les bras croisés le fameux « quand les poules auront des dents »,  agissent sans se payer de mots. J'en suis profondément admirative, j’aimerais avoir ce courage.





Je dédie mon billet à France Gall
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Pour l'atelier de Filigraneil fallait placer :
les mots « salle de bains », « café », « parc »,
les objets « clé », « statue »et  « portrait de Rimbaud »,
les expressions  « quand les poules auront des dents », « réglé comme du papier à musique », et « décrocher la lune ».



Association La chaîne de l'espoir si vous voulez en savoir plus.